Réussir l'égalité femmes-hommes

Texte de Martine Storti

À l’occasion de l'audition de la France par le Comité des expert.e.s CEDEF à Genève, REFH a le plaisir de porter à votre connaissance un excellent texte qui a fait partie des travaux exploratoires de la CLEF, dans le cadre de la préparation de l’audition de Genève. Pour REFH, il est toujours juste, et toujours d’actualité.  

Il a été rédigé en avril 2016 par Martine Storti, présidente de l’Association Féminisme et géopolitique, membre de la  CLEF.

Combattre les résistances

Les principes, sont là, reconnus, validés. Par la majorité des partis politiques français, par les gouvernements successifs, par les institutions, par une multitude de structures.

Oui, comme principes, comme valeurs, l’égalité entre les femmes et les hommes, le refus des discriminations à l’encontre des femmes sont dominants dans un pays comme la France.

Et sans nul doute, depuis la ratification, il y a plus de 30 ans, de la Convention des Nations-Unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’encontre des femmes (CEDAW/CEDEF), des progrès importants ont été accomplis.

Martine Storti

Et pourtant.

Et pourtant un long chemin reste encore à parcourir pour que l’égalité réelle (et pas seulement l’égalité proclamée) soit mise en œuvre. Pour que les discriminations soient balayées dans les faits et pas seulement dans les textes.

Donc, il faut le dire, le répéter, peut-être même le crier : les résistances à la mise en œuvre d’une égalité réelle sont encore fortes, résistances à multiples visages, qui s’exercent dans de multiples domaines et de multiples manières.

Au fond, s’il fallait résumer en quelques mots ce « rapport alternatif », ce serait : comment travailler les résistances, les affaiblir, les détruire.

Résistances à combattre dans les domaines sociaux (économie, travail, vie professionnelle…) : les salaires, les promotions, la place dans la hiérarchie, la formation, le chômage, la pauvreté, la place des femmes handicapées, les discriminations multiples dont les femmes immigrées sont l’objet, le dialogue social, les retraites, le fonctionnement des instances syndicales …

L’approche genrée devrait être systématique, elle ne l’est pas encore, elle doit le devenir. Elle doit aussi trouver une traduction dans des dispositifs anti-discriminations.

Résistances à déjouer dans les domaines sociétaux (qui, souvent d’ailleurs lorsqu’il s’agit des femmes, s’articulent aux enjeux sociaux) :

Les violences, la traite, la prostitution, la lesbophobie… Le gouvernement français y est attentif, il faut le souligner. C’est plutôt la société qui résiste. Il faut donc développer la prévention, l’éducation, la remédiation, sans craindre la répression puisque trop souvent le reste a échoué.

L’éducation contre le sexisme, les stéréotypes : là encore, le gouvernement français s’est montré en avance sur une partie de la société, de la classe politique, de certains intellectuels, d’un courant conservateur qui ne craint plus de s’afficher. Face à cette volonté régressive, le gouvernement a reculé, comme l’épisode en 2014 de ce qui s’est appelé en France les ABCD de l’égalité l’atteste. Il faut donc reprendre l’offensive émancipatrice. L’école de la République doit être une école où l’on apprend l’égalité entre les filles et les garçons.

Les droits sexuels et reproductifs : ils existent en France, et c’est heureux, conquis après de longs combats. Mais certain.e.s, responsables politiques issu.e.s d’élections récentes ou qui prétendent à de hautes charges politiques, voudraient les diminuer et même les faire disparaître. La vigilance s’impose.

Et sans doute faudrait-il, au plan français et au plan européen, considérer comme un droit fondamental celui de disposer de son corps.

Résistances à lever dans le domaine politique et institutionnel : la parité est inscrite dans la Constitution française, il faut s’en féliciter. Mais ses détournements sont nombreux. Conséquences : la France compte peu de femmes au Parlement, et encore insuffisamment de femmes à la tête des régions ou des grandes villes (une femme maire de Paris, ce dont il faut se réjouir, ne doit pas cacher le petit nombre de femmes maires de grande ville).

On ne peut que constater la faiblesse de la volonté politique, tous camps confondus, à lutter contre ces détournements à multiples facettes.

Résistance à une véritable diplomatie des droits des femmes, car elle bouscule trop d’intérêts économiques, publics et privés.

Résistances qui visent à perpétuer une forme d’invisibilité des femmes, dans les medias, dans les domaines artistique et culturel, dans l’histoire, dans la création…

Ces résistances, chacun le sait, se fondent le plus souvent sur la conscience que l’égalité entre les femmes et les hommes signifie une perte de pouvoir, de position, d’avantages pour les hommes. Ce qui est vrai. L’égalité implique qu’un plateau de la balance monte lorsque l’autre descend : quand une femme exerce un poste important, c’est un homme qui le perd !

Elles se fondent aussi sur une peur, celle de la liberté des femmes. C’est à cette liberté que ce rapport alternatif s’attelle. Car l’égalité doit se conjuguer avec la liberté et celle-ci se décliner en libertés.

Liberté des corps, liberté des esprits.

Ces deux libertés supposent la laïcité qui sépare le politique du religieux.

Bien plus, elles l’exigent, en ces temps de terrorisme, de fanatismes religieux qui sèment la mort et la désolation, de racismes exacerbés, de si nombreuses et si bouleversantes cohortes de réfugié·e·s.

Oui en ces temps si menaçants, l’enjeu des droits des femmes n’est pas seulement actuel. Il renvoie à une nécessité : celle de la lutte contre la barbarie à visage humain ou inhumain dont l’oppression des femmes est la forme universelle.